J'étais à l'aéroport et j'attendais mon vol pour Oslo a 11h40. Il a été retardé jusqu'à 23h. J'avais toute la journée devant moi parmi ces inconnus. Ces gens qui vont je ne sais où, qui viennent de je ne sais où, qui passent, qui traversent. Eux, de qui je me sens tellement proche et au même temps je n'ose jamais leur parler. C'est en début d'après-midi que je l'ai vu. Une voile blanche avec une petite bande noire juste au dessus du front. Un manteau blanc et le pantalon noir. Il était a coté d'elle, beau, corpulent, avec un regard un peu doux. Il avait des yeux noirs, la peau mate mais il n'attirait pas mon attention. Moi je ne voyais qu'elle. Belle dans toute sa beauté cachée. Son regard, si intense et furtif en même temps, venait vers moi et s'en allait dès que le mien le rencontrait. J'étais assise à 2 chaise à coté d'elle. Une attente nous réunissait. Quel vol ils attendaient? Ou allaient-ils? Était-elle heureuse de vivre à moitié cachée? Je venais de lire un témoignage d'une fillette yéménite sur le sort des femmes et filles arabes. Impossible de ne pas y penser en la voyant. Elle avait plusieurs bagues sur les doigts. Je suppose donc que le mec est son mari. Ils disent rien. A un moment son homme part. Elle reste seule avec les bagages. Je la regarde. Elle a l'air perdu mais ne le montre pas. Elle baisse juste les yeux. Je la regarde sans me rendre compte que je ne cache plus ma fascination. Elle essaye de me lancer des regards méprisant, des regards qui veulent dire 'fait gaffe' et 'laisse moi' et aussi 'il va bientôt revenir mon mari'. Pour moi ça ne voulait pas dire plus que 'tu me mets mal à l'aise'. Je me rendais pas compte que je souriais. Enfin j'ai décroché le regard, elle a soupiré. Ou peut-être pas? Elle a commencé à mettre bien son voile qui était déjà impeccable, à le déplacer d'invisibles nanomillimètres, et après à mettre bien droit les mains et les jambes. Le jeu de son corps avec les vêtements léger et ce voile subtile mettait en scène la douceur des contrastes de ses couleurs. Je ne sais pas combien de temps on est resté comme ça toute les deux au milieu des autres inconnus, mais c'était presque intime notre jeu de regards, de semblances, de gestes. Son mari est revenu. Ils disaient toujours rien. Mais comment son regard changeait dès qu'elle s'adresser a lui! Une pure douceur et soumission dans le bon sens du mot. Elle était a lui, son regard, son amour, ses gestes n'appartenait qu'à lui et étaient fait que pour lui. Existait-elle aussi pour lui? Je savourais de ce regard doux qui changeait en un instant dès qu'elle tournait les yeux de lui. Elle me regardait discrètement de temps en temps, méfiante. Un temps après, je suis parti voir si mon avion est bien arrivé si je peux me rendre à l'enregistrement. C'est bon. Je vais aux toilettes. J'ouvre la porte et je vois le voile blanc qui se retourne lentement et je suis en face de ces yeux qui m'ont ensorcelés. Le moment est unique. Elle sourit et baisse les yeux. J'ai jamais osé parler aux inconnus que j'admirais. Mais elle, il faut qu'elle le sache. Je la regarde et je lui dit « vous avez des très jolies yeux » elle rougit et baisse la tête en murmurant un timide « merci » avec un accent pas parisien. Je rougis aussi et on stagne dans cet espace minuscule, tête a tête, nous n'osons pas se regarder l'une et l'autre. Je vois que la porte des toilettes est ouverte. Je demande si elle attend, elle me répond qu'elle sait pas s'il y a quelqu'un. Je regarde. Non, il n'y a personne. Elle rougit de nouveau, sourit et y va après mon « allez-y ». La douce voile qui n'osait pas regardait pour ne pas gêner. Je suis envouté. Je reste un instant devant la porte des toilettes où elle a disparu, puis je vais dans l'autre a coté. Quand je sors elle n'y est plus. Je me remet de cette rencontre inattendu, je reprend mon souffle et je vais me rendre à l'embarquement. Je la cherche avec des yeux dans la foule. Je vois que dalle. En me retournant une dernière fois avant de passer dans la zone de contrôle je la vois enfin. Assise a coté de son mari elle lui raconte quelque chose. Ses yeux brillent encore plus qu'avant. Elle m'a vu. Elle m'a fait un regard. Pas de sourire. Mais je me contente pleinement de ce regard. Ahh si seulement je pouvais la photographier! Si belle dans son voile, si beaux yeux qui peuvent tout dire sans un seul mot. Je ne veux pas les oublier, j'ai trop envie de les avoir. Une photo comme un trésor secret que l'on garde que pour nous au fond de la boite en métal une fois servant pour conserver les gâteaux. Malheureusement je n'ai que deux piles sur quatre dans mon appareil. J'ai mis deux autres dans la télécommande à la maison quand elle ne marchait plus. Et je regarde même pas la télé! Quelle malchance...toutes ces pensées me traversent l'esprit en une fraction de seconde quand elle me regarde. Puis je fonce dans la zone qui me séparera d'elle. Après tout les procédures habituelles comme: se déshabiller jusqu'aux chaussettes impaires et avec un trou sur l'orteil que j'ai prises ce matin sans penser à tout ces gens qui vont les contempler, comme perdre en cour de ces contrôles, puisque ça a bien sûr sonné, ma carte d'identité et le billet d'avion, et comme de les retrouver auprès d'un gros monsieur qui me cherchait partout dans la salle apparemment peu heureux d'être obligé de bouger, donc après tout ça je me suis mise dans un coin j'ai sorti mon ordi et j'ai commencé à écrire l'histoire que je viens de vivre avec le voile blanc, mon douce voile aux yeux si épatants que je ne reverrai jamais... Ayant les yeux fatigués et la tête pleine de pensées, j'ai relevé ma tête en regardant autour de moi et je l'ai vu! Ma voile blanche. Elle le remettait en place, cachant les invisibles précieux cheveux. Et moi qui croyait ne plus jamais la revoir. J'hésite. Elle est avec son compagnon. Dois-je aller lui demander son prénom? Comment est-il? Est-ce qu'il sonne a la mélodie de ses yeux? Ou cache son caractère discret? Comment s'appelle-t-elle? J'y vais pas. Je la regarde par dessus de mon écran et je contente mes yeux. Si seulement j'avais ces maudites piles dans mon appareil. Éterniser son regard, le captiver, l'avoir. Elle m'a reconnue. Elle me jette de nouveau des petits regards. Maintenant un peu autres qu'avant. Qu'est-ce qu'il cache ce voile, cette tête parfaite aux yeux comme du charbon? Ils attendent comme tout le monde. Quel est leur vol? Où ils vont? Je brûle de l'intérieur de ne pas avoir la possibilité de la prendre en photo. Je la reverrai encore un jour? Je suis comme possédé par ce désir de la photographier. Je la suis des yeux, chaque mouvement lent et digne. Sous prétexte de regarder sur les horaires des vols je m'approche. M'a-t-elle vu? Elle est trop loin pour que je puisse capter son regard. Elle a regardé par là, mais je ne sais point si elle m'a vu. Si ce regard était destiné à moi ou au vide composé de la foule autour. Mon vol est dans 15minutes. Je prends mes affaires et j'y vais. Dans la queue je la vois entre autres passagers. La seule tête blanche, la seule voilée, la seule exceptionnelle, la seule qui n'est plus un inconnue. Nos routes se séparent ici. Je peux voir juste la destination de son vol – Barcelone. Et plus rien. Elle disparaît accrochée au bras de son mari dans la foule devant la gate B. Je vais dans la A. Je suis tourmentée par cette rencontre. De nouveau des questions se posent dans ma tête, qui était-elle, ou allait-elle, qu'est-ce qui lui traversait l'esprit quand on se regardait assises dans la salle d'attente..vais-je la revoir un jour ou elle restera pour toujours ma voile blanche sans nom ayant seulement une histoire, celle à moi.